Durant l'automne de 1833, sur un canevas préalable de George Sand, Musset rédige dans la fièvre Lorenzaccio, sous-titré Pièce de théâtre. La bataille des Romantiques contre la forteresse néo-classique bat son plein. Musset se lance dans une quête violemment personnelle : son chef-d'œuvre ne ressemblera à aucun autre. C'est un acte solitaire, unique et sur-dimensionné. Les autres drames romantiques y volent en éclats, en une polyphonie sans exemple dans le théâtre français. Dans l'actualité même de ses désordres, de ses tumultes et de ses incertitudes, Lorenzaccio nous renvoie à des événements majeurs du millénaire que nous sommes en train de quitter : la naissance douloureuse des cités entre Moyen-Age et Renaissance, le XIXème siècle et ses Révolutions, les crises de la société moderne, les questions de l'unité nationale et surtout la naissance à partir de 1830 du mythe de la jeunesse, libre et douloureuse, qui n'a cessé de se développer sous de multiples formes jusqu'à nous.
Dans une scène de la pièce, le jeune peintre Tebaldeo montre son tableau à Lorenzo, qui lui demande “ Est-ce un paysage ou un portrait ? Dans quel sens faut-il regarder, en long ou en large ? ” Au-delà de la plaisanterie sur ce que Musset appelle déjà “ l'art moderne ”, cette phrase renvoie au drame lui-même, irrecevable pour son époque, que Musset s'ingénie à produire : c'est le portrait d'un héros (ou plutôt d'un anti-héros qui ressemble par plus d'un trait à son auteur) et c'est le paysage d'une ville, d'un monde. Les deux sont indissociables, et toute version qui sacrifierait l'un à l'autre, détruirait le fragile édifice.C'est bien sûr l'histoire du personnage exceptionnel et contradictoire dont la pièce porte le nom, mais aussi autour de lui d'une foule de destinées divergentes, d'un affolement de la vie dans un temps où “ tout ce qui était n'est plus ; tout ce qui sera n'est pas encore ” : une époque en dangereuse bascule à l'image de la nôtre et du tournant que nous allons fatidiquement prendre, entre le crépuscule étouffant d'un siècle et l'aurore énigmatique d'un autre.
Le voyage vers ces grands textes se fait toujours à double sens : ces chefs-d'œuvre nous scrutent et nous révèlent autant que nous les scrutons. Ils sont pour nous des repères. Non tant parce qu'ils sont parfaits que parce qu'ils sont truffés de mystères et de questions.
Jean-Pierre Vincent Le metteur en scène : Jean-Pierre Vincent
Il a fait ses débuts en compagnie de Patrice Chéreau, au Groupe théâtral du lycée Louis-le-Grand, en 1958. Il signe sa première mise en scène en 1963. Entre 1968 et 1975, il fonde et dirige avec Jean Jourdheuil le Théâtre de l'Espérance puis le Tex-Pop. De 1975 à 1983, il dirige le Théâtre national de Strasbourg. De 1983 à 1986, il est administrateur général de la Comédie-Française. Metteur en scène sans théâtre fixe ensuite, il prend la direction du Théâtre des Amandiers de Nanterre, en 1990. Parmi ses mises en scène les plus récentes, Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux (1997), Le Tartuffe ou l'Imposteur de Molière (1998), Pièces de Guerre d'Edward Bond (1999), Homme pour Homme de Brecht (2000), Mitridate de Mozart au Châtelet (2000).
Entretien
- Quels choix opère votre mise en scène ?
- Au moment actuel de notre travail, je sais que nous opterons pour un décalage par rapport à l'image classique de Florence et de la Renaissance. On peut fonder une mise en scène sur cette idée de Renaissance, ou bien l'époque de l'écriture (1833) ou bien encore les échos contemporains, puisque cette Florence peut faire penser à tous les lieux de tyrannie, d'occupation étrangère, que nous connaissons encore Cela se passe au pays de Lorenzaccio, qui n'existe qu'au théâtre et où se dévoilent une oppression et les réactions possibles à cette oppression. Je ne me réfère pas à mes travaux antérieurs sur Musset. Lorenzaccio est une énorme bulle dans l'histoire du théâtre, un objet unique. Il nous faut en respecter la force et l'énergie particulières. La pièce est bâtie sur plusieurs intrigues qui s'enchevêtrent, mais qui sont filtrées, justifiées par l'itinéraire de Lorenzo. C'est le portrait d'une ville et c'est le portrait d'un homme, qui ressemble en partie au Musset réel, en partie à un Musset fantasmé par lui-même. Alfred de Musset avait le même âge (23 ans) quand il a écrit Lorenzaccio que le Lorenzo historique quand il a tué Alexandre de Médicis. Il est évident qu'il a songé à cette équivalence biographique.
- On parle beaucoup de modernité. Lorenzaccio appartient-il, selon vous, à cette révolution là ?
- Je pense aussi à Bûhner, parce que Woyzeck et Lorenzaccio sont les deux premières grandes pièces modernes. Bûchner écrit la Mort de Danton au moment où Musset écrit Lorenzaccio. Il y a chez Musset et chez BM-^_chner la volonté d'utiliser Shakespeare et Schiller pour parler de leur temps de façon libre et brûlante. Lorenzaccio pourrait s'appeler La Mort de Lorenzo (au moins autant que La Mort d'Alexandre). C'est l'histoire de la mort d'un homme, des comment et des pourquoi de cette mort. Et c'est aussi l'histoire d'une génération, ou de ses cauchemars politiques, au moment où les romantiques français inventent le mythe moderne de la jeunesse : jeunesse désorientée, turbulente et inquiète, qui sent son avenir bloqué. Cette jeunesse-là qui vient jusqu'à nous. Lorenzaccio est le théâtre de cette crise continuelle de l'ère moderne.
- A Nanterre, vous travaillez depuis plusieurs années avec une équipe de jeunes acteurs. Nous allons les retrouver dans cette mise en scène ?
- Lorenzaccio implique presque nécessairement d'être conçu à partir d'un groupe d'acteurs, d'une troupe. Bien sûr, un acteur (ici Jérôme Kircher) a la rude tâche d'assumer le rôle mythique du jeune homme, entre dépravation et angélisme, rêve messianique et impitoyable pessimisme. Mais autour de lui, c'est une sarabande de personnages qui souvent n'apparaissent que le temps d'une scène. Il faut donc syncrétiser la distribution. Ici elle sera ramenée à vingt-deux acteurs jouant soixante-cinq personnages. Au-delà du nombre et des chiffres, il faut surtout inventer un style de travail, un partage du sens et une énergie commune. C'est pourquoi aussi on y retrouvera un effet de troupe regroupant beaucoup d'acteurs ayant travaillé récemment dans les créations des Amandiers. Il appartiendra à ce groupe de comédiens de jouer Lorenzaccio dans l'entièreté de ses directions possibles, et selon le sous-titre inscrit en tête du manuscrit : "Pièce de Théâtre ". A ce théâtre impossible, écrit pour être lu et rêvé, il faudra donner chair et sang. Ne jamais cesser de se sentir comme des acteurs en train de manipuler, projeter, donner à entendre et à comprendre ce songe noir et bariolé, tout en restant eux-mêmes. Un travail dense et léger à la fois.
- Mais cette multiplicité des directions possibles se devinera sous une ligne directrice, dans un mouvement général. Quel sera le grand dessein de votre mise en scène ?
- Ce sera une sorte de "voyage des comédiens ", et aussi une sorte de carnaval qui n'aurait pas pour référence explicite et visible les carnavals de la Renaissance, mais cette danse au bord du gouffre que d'autres artistes modernes ont su si bien évoquer.
 |