Le metteur en scène : Eric Lacascade
Il rencontre en 1980 le Théâtre du Prato à Lille, où il participe pendant deux saisons à des créations collectives. En 1983, il fonde avec Guy Alloucherie le Ballatum Théâtre, dont le premier spectacle est chez panique d'après Roland Topor. Parmi les mises en scène réalisées avec Guy Alloucherie : Babylone future d'Enzo Cormann (1984), Dessert ou Ce soir elles ont lu Sade d'après Sade (1987), Les Trois Soeurs (1994). Si tu me quittes, Help (1987). En 1997, il est nommé à la direction du Centre dramatique national de Normandie-Comédie de Caen. Il y a mis en scène De la vie d'après Racine, Claudel et Durif (1997), Phèdre de Racine avec des textes de Durif (1998), Ivanov (1999), présenté d'abord à la Cabane de l'Odéon-Théâtre de l'Europe à Paris. Il a aussi mis en scène Frôler les pylônes à Strasbourg en 1998.
Entretien
- Comment est née cette idée d'un triptyque tchekhov ?
- Il y a eu ivanov, qui a été présenté à la cabane de l'odéon. Je suis retourné à ivanov comme dans une maison où l'on va dormir alors qu'on ne l'a plus habitée depuis des années. Rester avec tchékhov. Je me suis aperçu que je voulais rester dedans. Et pas passer à un autre auteur. Si l'acteur est la sculpture, le burin et le marteau (c'est folie d'accepter ces rôles, mais il faut bien les assumer), ce travail va sans doute nous faire comprendre combien le théâtre nous est nécessaire, à nous et aux autres, comment l'homme pense et comment fonctionne notre métier. Le Théâtre est un instrument de connaissance et ne m'intéresse que pour comprendre la machine humaine. Tchékhov est un bon générateur pour cela. C'est un feu qui brûle et qui chauffe, une passion qui brûle et nous renvoie des choses intimes. Nous devenons ainsi comme un fil inducteur qui reçoit des impulsions, vibre et les transmet au public.
- Etes-vous sensible aux personnages, au climat, à ce qui est dit ?
- Les personnages de Tchékhov, c'est de la dérision, de la noirceur, du nihilisme, des échecs ou des réussites transformées en échecs, qui résonnent en nous. Ils cherchent comment vivre, essaient de trouver un espoir, de devenir ce qu'on doit être. Leur lutte est toute notre vie. Paumés, à moitié ratés, prétentieux, agaçants, on a envie de leur mettre deux claques mais on voudrait rester encore un moment, à boire un verre au bar, avec eux, comme des personnages de Brel. Moi, je ne parle pas de petite musique, depuis que j'ai lu dans une lettre qu'il écrivait à son frère : "Je commence tout doucement et, à la fin de l'acte, pan dans la gueule !" Cette phrase-là et celle où il dit : "surtout, mes amis, rien de théâtral" m'ont libéré. C'est à l'opposé de ce qu'on a dit, de la lenteur. Je pense en effets physiques sur le spectateur. Je me sens dans la continuité des expériences qui ont été faites, d'Aristote à Blanchot et Grotowski : il y a un climat d'urgence et de violence dans cette matière-là. Je ne cherche pas à arrondir les angles. Les corps des acteurs dictent le spectacle, mais le travail n'est pas chorégraphique. Purement théâtral. Il y a des réactions des corps les uns par rapport aux autres : suspensions, précipités, explosions.
- Prenons les pièces l'une après l'autre. Ivanov d'abord.
- Ivanov a déjà été présentée à la cabane de l'Odéon. A Avignon, nous présenterons donc un spectacle déjà maîtrisé, déjà éprouvé.Donc nous sommes dans le pur plaisir. Il a, avant tout, été fait avec un groupe. C'est ce qui m'intéresse : le groupe au travail. J'aime les trois secondes où l'acteur se détache du groupe et devient personnage. J'étire les entrées, j'utilise le choeur, je recours à la notion acteur-individu pour que les interprètes entrent en relation avec ces ombres auxquelles ils ne s'identifient qu'un instant. L'identification, c'est du cinéma. Au Théâtre, on est entre deux, entre le personnage et soi-même, l'acteur et le spectateur et le "gît-au-milieu", dont parlait Vitez est l'un des axes du théâtre. Le théâtre, ce n'est pas comme un concert de Madonna ou les infos de midi. Ceux-là vous disent : croyez. Le théâtre invite à penser comme on lit une revue. Il est un média qui joue sur l'identification et la distance et, entre ces deux extrêmes, quelque chose se passe. J'aime la chose entre, le déséquilibre.
- Passons à La Mouette.
- C'est une oeuvre plus difficile, plus mystérieuse, plus forte. Ivanov est une oeuvre de jeunesse.Je mets en scène La Mouette là d'où je me pose des questions sur l'art et la vie. Sur le plateau, ma vie, mon travail avancent en même temps. La Mouette ne parle que de ça. Les personnages sont les petits-fils et les petits-cousins d'Ivanov. Je ne quitte pas la famille, mais je l'agrandis. L'oeuvre commence avec l'échec de la pièce du jeune Tréplev devant son amour et sa famille. On est là pour assister à l'échec, au fracas, au trou, au vide. Après cela, comment continuer ? Comment va-t-il vivre ? Comment les autres vont vivre avec ça ? C'est d'abord pour montrer cela que j'ai choisi cette pièce. Quand je l'ai lue, j'ai été effrayé. Et cette jeune Nina, jeune actrice, qui va se nourrir de tout cela ? Il n'y pas de jugement chez Tchékhov. Il met le coeur sur la table et il dit : regardez ! Ca palpite. J'aime tous les personnages.
- Enfin Cercle de famille pour trois soeurs. Qu'appelez-vous ainsi ?
- Ce sera fait de fragments des Trois soeurs, l'idée étant de proposer, parallèlement aux deux pièces, un état proche de l'état des répétitions, ou plutôt quelque chose entre les répétitions et le spectacle abouti, entre le moment de la découverte et le moment de la représentation. Toutes ces choses merveilleuses qui se passent quand on répète et qui disparaissent à jamais quand on "finalise" un travail. Je veux tenter de les donner au public. C'est-à-dire une espèce de training où l'on s'échange les rôles, où l'on prend une seule scène pour la travailler indéfiniment, où l'on en prend cinq en éliminant les personnages masculins, etc. C'est un moment de destructuration et de partage avec le public, l'accompagnement d'une naissance qui veut rester une naissance, un processus pour rester en éveil qui concerne l'acteur, le metteur en scène et le public.
- Les textes que vous utilisez sont des adaptations ou du moins des versions assez libres par rapport à l'original.
- Je change toujours plein de choses. Pour Ivanov, j'ai établi une première mouture à partir des traductions existantes. Et mon dramaturge, Vladimir Petkov, vérifie, compare au texte original, et nous discutons. Je coupe oui, mais je ne rajoute pas. Si l'on veut être respectueux, il faut tout savoir de ce qui a disparu (les pauses de respirations, les costumes, la matière même du décor). Je me sers du texte mais je ne suis pas asservi au texte. J'imprime à l'oeuvre des traces du quotidien, de la vie. Ce qui est à la surface est parfois plus précieux que ce qui existe dans les profondeurs.
- Vous tenez un rôle dans Ivanov. Vous jouez dans les deux autres spectacles ?
- Je jouerai dans La Mouette. J'aime prendre ce risque avec les acteurs. Cela permet des expériences qui vous font découvrir de nouveaux éléments sur les rôles. Cela crée un climat particulier dans l'équipe. Mais je fais attention au choix du rôle ; je veille à servir la structure d'abord, à être un bon gardien de but, un bon arrière.
Cercle de famille pour trois soeurs / Laboratoire théâtral
Retourner à Tchékhov comme on retourne au désert, quand la question de savoir comment faire du théâtre aujourd'hui devient trop prégnante. Anonner Tchékhov, répéter, répéter comme sur les bancs de l'école découvrir brusquement la poésie des tables de multiplication sans les opérations, la musique de la déclinaison du verbe sans la composition latine, les notes brutes sans la symphonie, le chant hors le texte, les peintures plein les doigts sans avoir à réaliser un tableau. Mon goût pour la fragmentation prend source dans cette enfance-là. Mon goût pour la répétition dans la nostalgie d'une histoire qui ne commencerait pas et ne finirait pas. L'histoire c'est le spectateur qui se la racontera. Reculer, donc, sans cesse le moment de l'achèvement. Retenir. Ne pas tout dire de l'histoire. Travailler la suspension. Le cercle de famille est une forme aléatoire fragmentée, répétitive et suspendue, composée dans l'espace nu d'un théâtre combinatoire de voix et de corps. Pas de modernisation. Ni d'oeuvre singulière ; juste une quête de multiples et de combinaisons. Un collage de situations ultimes et intimes choisies dans le parcours de Macha, d'Olga et d'Irina et partagées avec les spectateurs à cet endroit là, avec ce que les acteurs apportent de lumière à ce moment là. Pour le plaisir, quelque chose se prolonge dans le grenier au dessus de chez Ivanov, entre les petites soeurs de Nina. Peu importe, je n'ai envie ni de dormir, ni de finir.
TRIPTYQUE
Ivanov- Cercle de famille pour trois soeurs/Laboratoire théâtral-La Mouette
Il y aurait deux pièces et une au milieu. Pour cela, nous choisirions un même espace et l'atelier voisin. Le grand espace pour les deux pièces, l'atelier pour Cercle de famille. Trois espaces vides. Il s'agirait donc d'une traversée qui passerait par les murs, l'auteur, les acteurs et le public. Il s'agirait même d'une gymnastique. D'un processus, comme on dit ?
Alors nous répéterions simultanément les trois oeuvres Comme une épreuve par immersion. Vouloir rester longtemps, le plus longtemps possible avec elles. Comme un moyen de connaissance, comme un outil offert par Tchékhov. Tchékhov comme médecin traite le corps et comme auteur, l'âme. Etre ou ne pas être ? Et notre propre volonté où se place-t- elle ? Ca tire toujours vers un ailleurs mais c'est quoi cet ailleurs ? La poésie face à la contingence ? Le théâtre contre la vie ? La personnalité étouffant l'être ? C'est dans l'entre deux qu'est le récit. Dans l'entre trois. La Mouette est une leçon, Ivanov une application et Cercle de famille une tentative. Etre ou ne pas être ? Et comment être et avoir ? Et pour qui être ? demande Tchékhov hanté par Shakespeare ? Ce soir-là, je me suis dit que la confession ne mène pas nécessairement à la communion.
La mouette naît d'un fracas.
Un sombre oiseau blanc sort d'un théâtre fracassé. Fracassé. C'est l'histoire de l'art. Fracassé. De l'amour. Fracassé. Du couple. Fracassé. De la famille. Fracassée. De la société. Fracassée. De l'étrangère. Fracassée. De l'espoir. Fracassé. De la sagesse. Fracassée. Le vent se lève, les plumes se dispersent, il faut bien continuer à vivre donc à faire du théâtre Le théâtre qui te libère l'âme- extase et communion, et le théâtre qui endeuille ta vie- insatisfaction, blessure et privation. Le théâtre consolateur de la perte, de l'abandon et du silence de Dieu et le théâtre qui oblige ceux qui le regardent à contempler leur propre nuit.
La Mouette c'est l'oiseau noir de ma schizophrénie, esprit contre matière, théâtre contre vie. Qui est la mouette ? Qui est le chasseur ? Tous.
Eric Lacascade mercredi 1er mars 2000
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