Achevé en décembre 1835, autorisé par la censure en mars 1836, L'Inspecteur général (le Revizor) qui reçoit le soutien du Tsar et de Pouchkine fut joué à Petersbourg le 19 avril de la même année, et le 25 mai à Moscou avec à chaque fois les acteurs les plus célèbres des deux villes. Malgré le succès foudroyant qui accueillit les représentations, Gogol resta profondément mécontent et meurtri par ce qu'il considérait comme une trahison : joué en vaudeville, le Revizor perdait sa portée métaphysique et sa valeur humaine pour ne laisser place qu'à ce qui lui paraissait une caricature insupportable."Nos nouveautés littéraires de Petersbourg sont assez pauvrettes. Mais dis-moi, je te prie pourquoi me parlez vous tous du Revizor ? Pourquoi me dire qu'on la joue chaque semaine, que le théâtre est plein ? etc. Quelle est cette comédie ? Ma foi, je ne comprends rien à ce mystère. Tout d'abord je me fiche du Revizor, mais ensuite (..) à quoi sert tout cela ?(...) Mais toi ! Quelle honte ! Tu me croyais capable de tant de mesquine vanité ?(..) L'espace qui nous sépare a englouti tout ce qu'un poète se reproche au fond de son âme. Je suis épouvanté quand je me rappelle tous mes gribouillages. Mon âme réclame l'oubli, un oubli prolongé. S'il existait une mite capable de dévorer d'un seul coup tous les exemplaires du Revizor et avec lui les Arabesques, les Soirées et autres fariboles, et que pendant longtemps on ne parle plus de moi, je remercierais le destin.(extrait d'une lettre envoyée de Paris à Prokopovitch en janvier 1837)
Loin de la capitale, la bureaucratie, selon Gogol, dispose d'une autonomie absolue. Dans l'immensité de la Russie, le pouvoir central, lointain, impuissant ne fonctionne plus que pour luimême. Aujourd'hui, les capitales semblent ne plus avoir de raison d'exister dans une Europe en construction qui ressemble à une vaste province privée de centre. Aujourd'hui, bureaucratie et corruption sont des sujets de préoccupation majeure. Et si, depuis la chute de l'Union Soviétique, la dictature de la bureaucratie s'étendait sur la totalité de l'Europe ?
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à propos de L'Inspecteur général André Marcowicz
Par la volonté d'Antoine Vitez, Le Revizor est la première pièce que j'aie traduite. J'ai travaillé pendant un peu plus d'une année. Antoine Vitez lui-même traducteur du russe, a suivi mon travail de la première à la -dernière ligne-.- Dès- que, j'avais fini un acte, je lui envoyais ma version, et il me recevait dans son bureau à la Comédie Française. Il me consacrait un temps dont je pouvais déjà mesurer combien il était précieux. Ma traduction enfin prête, devait être reçue par le Comité de lecture le 2 mai. Le 30 avril, j'ai reçu un mot d'Antoine Vitez me donnant rendez vous pour le 2 mai. Lorsque cette lettre qui me disait "à bientôt" m'est parvenue, il venait de mourir. Le texte a été reçu par le Comité de Lecture, devant un fauteuil vide. J'ai depuis toujours un peu l'impression de travailler devant un fauteuil vide.
La traduction a été acceptée à l'unanimité mais les problèmes de mise en scène qui n'ont cessé de s'accumuler ont fait que, depuis dix ans, le Revizor a fini par m'apparaître comme une sorte de pari impossible. Le plus étrange est qu'au moment où le pari semble devoir être tenu, il le soit en double, selon une thématique tout droit sortie des contes de Gogol : Matthias Langhoff après avoir renoncé à monter le Revizor à la Comédie Française, le donne au Théâtre des Amandiers après le Théâtre National de Bretagne et Jean-Louis Benoît le donne lui, à la Comédie Française. Il y a donc au même moment, deux fois la même pièce dans une mise en scène différente et dans une traduction à la fois identique et différente, puisque, la reprenant à tant d'années de distance, je l'ai entièrement revue. Or Matthias Langhoff joue cette version revue alors que Jean-Louis Benoît reste plus proche de la version orginale.
du Revizor à L'Inspecteur général
Revizor est un mot russe d'origine française qui désigne la fonction officielle, mais anonyme d'un inspecteur envoyé par l'administration centrale pour superviser incognito la gestion d'un district. Si l'inspecteur était connu, il n'y aurait pas de confusion possible et donc pas de pièce. Soit on considère, comme le premier traducteur de la pièce, Prosper Mérimée, qu'il s'agit d'une fonction anonyme, redoutable, prestigieuse et que le terme Revizor qui contient en soi l'idée de révision, donc de supervision est assez explicite pour passer tel quel en français ; soit on considère, comme Matthias Langhoff qui a aussi l'exemple des traductions allemandes pour référence, qu'il s'agit de faire passer ce que dit actuellement ce mot pour un spectateur actuel, et le revizor est un inspecteur général, ou un inspecteur en chef, mais la première solution a semblé préférable, l'essentiel étant de faire passer l'idée d'un espion autoritaire, d'un juge délégué par l'administration centrale.. On pourrait consacrer une thèse à un tel choix de traduction pour le titre et épiloguer sans fin sur les choix de mises en scène qu'il suppose.
J'ai donc commencé par reprendre ligne par ligne ma traduction, puis j'ai proposé une nouvelle version qui a été soumise à un feu roulant de questions. Le grand intérêt de ces questions pour moi était que Matthias Langhoff partait des traductions allemandes
dont il disposait, et passant de l'une à l'autre, essayait de comprendre leurs distorsions grâce au français.
Ensuite le travail s'est situé sur un autre plan, à savoir l'adaptation au travail scénique : revizor oit inspecteur - général,- cela seul, implique une -compréhension et une mise en scène différentes, mais la fin de la pièce- -pouvait-elle être gardée telle quelle, alors que pour Matthias Langhoff, le passage du XIXème siècle au XXème siècle est précisément marqué par le fait que la référence à un jugement dernier est devenue impossible ? Il y a là un basculement qu'il était nécessaire, selon lui d'intégrer.
De même, soucieux d'inscrire sa mise en scène dans une histoire des mises en scène successives de la pièce, Matthias Langhoff a-t-il travaillé le texte de manière à être en accord avec la marque qu'il voulait laisser, en continuité notamment avec la mise en scène de Meyerhold. Faire de cette mise en scène, grâce au décor, un hommage à Meyerhold et faire de l'oeuvre majeure du théâtre comique en Russie une ouverture sur les expériences les plus novatrices du théâtre, c'était une gageure.
André Markowicz (d'après un entretien paru dans le Journal du TNB-Rennes)
Il y a eu Philoctète de Heiner MM-^_ller, Ile du Salut d'après La Colonie pénitentiaire de Kafka, Femmes de Troie d'après Euripide : une trilogie ni héroïque, ni martiale sur le thème de la guerre. Trois spectacles pour dire ce qui se passe lorsque, une fois les combats terminés, ne restent que des vies détruites. Après quoi, Matthias Langhoff met en scène la farce satirique de Gogol, Le Revizor, sous son titre français L'Inspecteur général..-On y voit -les aventures et- mésaventures d'un jeune homme, joueur malheureux, débarquant dans une petite ville provinciale. A partir de là, tout le monde le prend pour l'inspecteur chargé de vérifier les comptes, dont la rumeur a annoncé la venue incognito.(...) Le thème se trouve donc en rupture totale avec "les pièces de guerre", à l'exception peutêtre de L'Ile du Salut, le plus kafkaien des contes de Kafka, centré sur une machine infernale, mortelle autant qu'inutile. Cette fatalité de l'absurde poussée à l'extrême pourrait très bien avoir un lien de parenté avec la force comique de Gogol, avec sa façon absolument hors-morale de montrer les comportements irrationnels de personnages cupides, stupides, malgré tout attachants.
C'est en tout cas ce que pense Matthias Langhofff, qui depuis longtemps entretient une histoire d'amour avec L'Inspecteur Général, l'une des premières pièces mise en scène après la guerre par son père Wolfgang Langhoff. Après l'exil, il venait de retrouver Berlin, de prendre la direction du Deutsche Theater et de sa troupe, composée d'acteurs célèbres ayant fait carrière pendant la période hitlérienne. C'est pourquoi il fit appel à un autre exilé, Curt Bois, petit de taille, merveilleux acteur malicieux et lunaire - on a pu le voir en bibliothécaire angélique dans Les Ailes du Désir, film de Wim Wenders."Il était trop vieux, se souvient Matthias Langhoff, et d'une certaine manière complètement à côté du rôle. Mais c'était la revanche du petit juif sur les grosses vedettes nazies et c'était merveilleux".
L'enchantement d'un souvenir de jeunesse n'est pas son seul motif pour aborder L'Inspecteur Général qu'il voit comme le premier acte d'un travail sur Meyerhold et "son système pour lin théâtre au milieu du chaos". Un système, d'ailleurs, dans lequel pourrait s'inscrire l'ensemble de ses spectacles. Seulement, cette fois, il n'a plus à faire à un poème dramatique de Heiner MM-^_ller composé par fragments, à l'adaptation d'un récit littéraire, à une tragédie grecque entrecoupée de textes divers. Il s'agit cette fois, d'un vaudeville du siècle dernier, fermement construit, efficace, dans la traduction nouvelle et fidèle d'André Marcowicz, jouée sans morceaux rajoutés - ou presque."Je n'ai rien contre l'efficacité d'une construction classique, qui, en fait pose des problèmes compliqués à résoudre : il faut comprendre comment elle fonctionne, en explorer toutes les possibilités sans la casser. Mais le cadre de la province, le thème de la corruption, de la toute puissante administration est infini. On peut y bouger, on n'est pas muselé. L'histoire repose sur des situations concrètes, contemporaines. Comme si depuis la chute de l'Union Soviétique, la dictature de la bureaucratie s'était étendue à la totalité de l'Europe."
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A la fin de 1842, Gogol esquissait un Avertissement à ceux qui désiraient jouer Le Revizor correctement (Publié seulement en 1886. Gogol n'en avait mis au net que les premières pages, le reste est demeuré à l'état de brouillon) : il reprenait la caractéristique de ses personnages, l'approfondissait- et, multipliait -les indications aux interprètes.
"Surtout, il faut redouter de tomber dans la caricature. Les derniers rôles même ne doivent manifester rien d'exagéré ou de trivial. Au contraire, les acteurs qui en seront chargés, veilleront à plus de modération, plus de simplicité. Moins les acteurs viseront à être drôles et à faire rire, et plus ils révéleront ce que leur rôle contient de ridicule. Ce ridicule se manifestera de lui-même dans le sérieux que chaque personnage apporte à ce qui le préoccupe. Seul le spectateur voit du dehors la futilité de ses préoccupations. Avant de s'emparer des marottes ou des mesquines particularités extérieures du rôle, un acteur intelligent s'efforcera d'en saisir l'expression universellement humaine. Le souci dominant du personnage, l'objet constant de ses pensées, le clou éternel fiché dans sa tête, la manière dont il dépense sa vie (..) Que l'acteur ne se préoccupe pas trop des scènes particulières et des détails. Ces petits accommodements ne sont que des couleurs ajoutées à un dessin conçu avec justesse. C'est le vêtement, le corps du rôle, non son âme. Donc, saisir l'âme d'abord et non le vêtement.
Surtout, qu'on n'oublie pas que dans toutes les têtes il n'y y a qu'une seule pensée : le réviseur. On ne s'occupe que de lui. Les craintes et les espérances tournent autour de ce personnage. Les uns espèrent se débarrasser des mauvais gouverneurs et des écumeurs de toutes espèces. D'autres voyant trembler les gens bien en place et les hauts magistrats, ressentent une peur panique".
En 1846, Gogol écrit un nouveau commentaire dialogué : Le dénouement du Revizor. A cette occasion Gogol fait expliquer la véritable clé du Revizor par Stchepkine :
"Considérez donc attentivement la ville décrite dans la pièce ! Tout le monde sait pertinemment qu'il n'existe pas en Russie, une pareille ville. Ne s'agit-il pas plutôt de cette clé de l'âme que chacun porte en lui ? Ne nous regardons pas avec les yeux d'un laïc,- ce n'est pas un laïc qui nous jugera (...) Ai-je vécu seulement pour faire le pitre ? Car il est terrible le réviseur qui nous attend à la porte de la tombe. Aussi estil préférable que chacun de nous procède lui-même à une révision de sa cité intérieure où ses passions se livrent à la débauche, tels d'abominables fonctionnaires pillant le trésor de l'âme.
Acteur comique qui vous ai fait rire, je pleure aujourd'hui. Laissez moi penser que mon activité est aussi honnête que n'importe quelle autre, que je sers ma patrie autant que vous, que je ne suis pas un futile bouffon destiné à divertir des gens frivoles mais un fonctionnaire honnête du grand Etat du Seigneur".
NiKolaï Vassilévitch Gogol-Yanovski
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Matthias Langhoff
Matthias Langhoff est né à Zurich en 1941 où son père, communiste allemand est en exil. A la fin de la guerre, il retourne -en Allemagne,-à, Berlin-Est où son -père est nommé directeur du Deutsche Theater. Matthias Langhoff travaille comme assistant au Berliner où il rencontre Hans Eisler, collaborateur de Brecht, et Manfred Karge avec qui il quittera le Berliner pour la VolksbM-^_hne où il rejoint Benno Besson. C'est le début d'une carrière de metteur en scène, d'abord en tandem avec Manfred Karge, puis en solitaire.
En 1987, on lui propose la succession de Benno Besson à la Comédie de Genève, il refuse et accepte en 1989 la direction du Théâtre Vidy Lausanne qu'il quitte en 1991.
De 1993 à 1995, il participe à la direction collective du Berliner Ensemble.
Depuis octobre 1996, Matthias Langhoff est conseiller artistique du Théâtre National de Bretagne Rennes. Il participe à la réflexion sur le nouveau projet. Il présente au moins une mise en scène par saison ; il est intervenant à l'Ecole de Comédiens et, à ce titre, a mis en scène Play Brecht, Play Villes pour la seconde promotion.
Il crée en février 1999 L'inspecteur Général de Gogol à Rennes (ville qui a produit et/ou accueilli huit de ses spectacles) après l'avoir répété au Théâtre des Amandiers en novembre-décembre 1998.
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