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Antigone au nom d'orage
Jean PEYSSON

 

Genre :

  Théâtre , Contemporain
Mise en scène :  Jean PEYSSON
   Compagnie Irène Baccuet / Jean Peysson
Avec : Tchen : Irène Baccuet, Max : Jean Peysson
Décor : Eric Citony
Musique : Agujeta, Arno, Nida Fernandez
Costumes : Isabelle Cailliau
Lumière : Eric Citony
Durée :  1 heure(s) et 15 minute(s)

Planning :
 

Théâtre de la Danse Golovine
1 bis, rue Sainte-Catherine   Avignon
Tel: 0490860127
Bus: 1-3-4-5-6
  du 06/07/2001 au 28/07/2001 à 13:00
tarif adulte : 85  réduit : 60
   
Salle Genton ( Lyon )   du 21/02/2001 au 03/02/2001



Antigone est de retour. Son nom est Tchen  ; c'est une fille des cités et de la rue Une insoumise. Elle vient de sortir de prison. Huit ans, crime de sang. Elle erre dans la ville avec son gros sac. Il est minuit, elle s'arrête dans un bar, se fait jeter par Max, le barman, elle s'incruste. Ils ne se sont jamais vus. Pourtant chacun d'eux connaît la moitié du secret de l'autre.

InvitÈs Témoignages des spectateurs

InvitÈs

Il est seul devant son bar. La porte se referme sur son passé qu'il tente d'oublier en vidant son verre. C 'est là que surgit Tchen avec un sac plein de révolte et sa soif de vérité. Elle est belle Tchen, et se défend de tout un passé qu'elle n'a pas voulu. Impertinente, volontaire, sensuelle, son esprit vif va réveiller Max face aux interrogations d'un quotidien sans couleurs. Une lutte physique et verbale s'installe entre eux, la violence devient corps à corps, mais le regard de Max remplit de compassion arrivera à éteindre le feu de l'orage qui brûle à l'intérieur de Tchen. Max la désarme avec la tendresse d'un père, d'un amant, et la souffrance du passé se libère au présent. Tous les deux, s'inventent des histoires, mais leurs jeux leur collent à la peau, le vrai interpénètre le faux, le faux devient alors la vérité masquée. La photo de la mère dénouera le noeud de cette longue traversée. Trouveront t-ils l'équilibre après une telle rencontre où la tendresse mêlée d'une dure réalité, s'oppose aux blessures du passé.
J'ai beaucoup aimé ce dialogue où les mots claquent et me bouleversent, tout en laissant place à l'imaginaire. L'authenticité des personnages m'a bouleversée. J'ai aimé le regard attachant qu'ils portent l'un envers l'autre, au fur et à mesure que se déroule leur histoire. A travers les lignes de ce texte, une grande âme respire le plus sensible de l'être, le plus humain. Chaque été, le plaisir d'entrer dans un théâtre, de découvrir un nouveau spectacle, est toujours plus fort, il fait naître en moi tant d'émotions...

  Anne  Louison   

 

InvitÈs

Ces personnages auraient pu ne jamais se rencontrer s'ils n'étaient pas touchés par le destin. Ils s'aiment puis ne s'aiment plus en quelques secondes, et ce passage est d'autant plus touchant qu'ils se connaissent sans le savoir et sont liés pour toujours dès la naissance de Tchen (signifie orage). Le décor est planté dans un bar avec un banc, un miroir violet fluorescent, et deux rangées de cordes de part et d'autre de la scène, qui, peut être, font référence au passé de marin de Max, le barman. Ce fluide poétique que déversent les personnages m'a poussé à faire référence à ma propre histoire, parfois même à mes propres rêves. L'histoire me parait courante au début mais, en développant mon imaginaire à partir des premières répliques, je me suis vue transportée dans le rôle d'Antigone (Tchen).
Max et Tchen sont des personnages blessés, perdus et, l'un avec l'autre, ils découvrent une raison à leur souffrance, ils trouvent la force d'affronter leur malheur: Max est invalide et Tchen traîne derrière elle des années de prison. Ils n'ont aucun point en commun sauf celui de vouloir rêver ensemble. La dernière image de la pièce montre Tchen sur le dos de Max comme sur un cheval avec lequel elle accède à son imaginaire de petite fille qu'elle avait laissé de côté jusqu'alors. Ce spectacle m'a touchée tout d'abord par l'amour qui y règne, l'amour entre les personnages mais aussi l'amour qu'ils m'ont donné avec générosité tout au long du spectacle. Les voix et la parole de ces personnages m'ont émue jusqu'à faire couler quelques larmes...

  julie  delcomminette   

 

InvitÈs

J'avais peur de voir Antigone, encore une, peut-être parce que c'est un tel monument que je me sens obligée de l'aimer. Je l'aime bien, mais je suis jalouse que tout le monde l'aime. Alors je suis heureuse qu'elle n'apparaisse jamais dans cette pièce, Antigone, et je préfère qu'on me la remplace par Tchen. Surtout que Tchen, à première vue, ça n'est pas une fille que j'aime, avec ses manières, sa démarche, son chewing-gum. Et comme a priori je ne l'aime pas, je suis d'autant plus heureuse d'apprendre à la connaître.
Alors elle me rentre dedans, Tchen, comme elle rentre dans l'autre homme. On se fait tous les deux un peu baiser, même si on se doute tous les deux que quelque chose ne tourne pas rond, ça n'est pas très correct tout ça... Je partage en un sens ce côté malsain des choses. Je pressens ce qui va se passer et je regarde quand même, l'homme aussi, et il fonce quand même. Et pourquoi je fais ça? Il doit y avoir de la séduction quelque part, au milieu de tout cela qui ne semble avoir rien de particulièrement attirant. Et j'ai été séduite par cet homme bourru, par ce décor, par cette lumière, par toute cette ambiance, par ces musiques. Tchen a pris le dessus, avec une certaine violence, mais j'aime qu'elle me gueule dessus, qu'elle me morde, alors qu'elle ne m'avait pas gagnée d'avance.

  Sophie  Rousset   

 

InvitÈs

Aujourd'hui, je suis allée voir Antigone au nom de l'orage. Je savais que l'histoire n'était pas celle d'Antigone, mais qu'elle s'en approchait. C'est ainsi que je me suis laisser portée par l'histoire d'une jeune femme sortant de prison, ce personnage est à la fois attachant et révoltant. Je dis révoltant car il y avait un manque de compréhension de ma part, en effet, je trouvais le personnage du nom de Tchen malsaine. Pas parce qu'elle sortait de prison mais parce qu'elle jouait avec les sentiments du personnage masculin, même si après du recul je pense qu'elle jouait surtout avec ses sentiments. En tous cas après la pièce j'ai ressenti un certain malaise provoqué par la lumière et la musique, c'était un univers glauque, la lumière m'a tout de suite mise dans une ambiance qui s'est surenchéri par l'immobilité d'un homme assis sur une caissette, si je ne le voyais pas très bien je ne pouvais que deviner qui il était, j'aurai voulu le savoir tout de suite. Je ne savais pas où j'allais, la surprise était totale. Le malaise persistait à cause (ou grâce?) à la présentation des personnages, de plus je ne m'attendais pas a l'entrée sur scène de Tchen qui était cachée sous la caisse. Ensuite s'en m'en rendre compte le malaise s'est dissipé et j'ai pu percer les questions qui trottaient dans ma tête résistant à toute émotion. Cette pièce peut sembler compliquée (à expliquer c'est sûr) mais une fois rentrée dans leur "jeu", dans leur vie tout se simplifie. Cette pièce peut aussi se voir d'un point de vue psychologique par rapport à l'oedipe que chaque enfant doit faire à un certain âge ceci je ne l'ai pas inventé je le tiens de ma mère qui s'ouvre depuis peu à la psychologie et qui ne peut s'empêcher de partager ses découvertes, donc, il se trouve que dans Antigone au nom de l'orage les personnages principaux sont nés de parents inexistants c'est pour cela que le père est à la fois le frère et l'amant ou que la fille est à la fois la soeur et la mère. C'est vrai cette pièce n'est pas compliquée.

  Coralie  Gandon Kapelusz   

 

InvitÈs

Tchen, « orage » en chinois, vient de sortir de prison. Elle atterrit dans un bar avec son gros sac, au moment où Max est en train de fermer, clopin-clopant. Leur tête-à-tête violent est prolongé par un orage, Max a bon cœur au fond. Un morceau de flamenco, Tchen commence une réussite, Max une partie d’échecs. Elle se met à danser, lui, ça l’amuse, alors il lui propose de venir jouer, si elle connaît.
Comment fait-il pour jouer à la fois les blancs et les noirs ? Elle sait bien, elle, qu’on ne peut pas être les deux à la fois !
Il voit où elle veut en venir, mais lui sait ce qu’il a fait et ce qu’il n’a pas fait, il y a une limite, d’un côté le blanc, de l’autre le noir…

Il a été marin, mais, même à bourlinguer, il sentait toujours le collier autour de son cou, alors il a remonté sa chaîne jusqu’à son point d’attache, il s’est retrouvé ici. Et elle, c’était dur ? Oui, elle a fait huit ans.
Elle lui propose de faire comme s’ils se connaissaient depuis longtemps, et qu’elle le retrouve à sa sortie de prison, elle insiste.
Alors ils jouent les retrouvailles, avec des détails quotidiens qu’ils s’inventent au fur et à mesure, jusqu’au moment où Max commet une maladresse qui braque Tchen.

Surpris par sa réaction, je réalise que ce qui n’était qu’un jeu au départ est devenu réel…réel ?

Elle s’éloigne, se pose sur une chaise, craque en silence.
Lui, au bout d’un moment, immobile : « On recommence ? C’était bien ».
Pas de réponse. Il s’approche d’elle avec douceur, il va presque la toucher quand elle bondit, furieuse : « Lâchez-moi ! Qu’est-ce-que vous croyez, que vous allez pouvoir me sauter à l’œil ? Je les connais, moi, vos pensées : femme en larmes, pose les armes »
Lui : « Je la connaissais pas, celle-là »
Elle : « Foutez-moi la paix »
Lui : « C’était juste un geste de compassion »
Elle : « Ah ouais, ben ça se paie, la compassion ! »
Lui : « Combien ? »
Elle : « Cent ».
Sans même répondre, il repart vers le comptoir.
Elle : « Cinquante », puis : « Allez, dix ».
Il lui tend une pièce, elle la prend, se fige dans un mauvais sourire, bien droite, le regard dur.
Il approche sa main, elle cogne dedans : « Dix de plus ».
Il recommence, elle aussi : « Encore dix ».
Il tend les deux bras, tout doucement, elle prévient : « Je vais crier ! », puis s’éloigne.
Elle se retourne soudain et se jette sur lui, lui tape dessus de toutes ses forces, il est tombé à terre, elle s’acharne, elle hurle, le frappe encore puis s’effondre sur lui, épuisée, en larmes.

Lui, sans bouger, il la regarde, avec toute sa compassion.

Et moi, bouleversé, sur mon siège, je fonds tranquillement.

Elle lui prend tendrement la main, puis tout à coup la mord sauvagement : « La compassion, ça rapporte ! ».
Il la regarde encore, en silence, retourne vers le comptoir et la musique démarre.
Elle se met à danser, éperdue, seule dans le bar, en chantant sur le morceau d’Arno, elle doit bien le connaître, c’est la danse du manque, qu’elle vit jusqu’au bout de son corps, avec tout son désespoir.

Le manque d’amour, bien sûr. Devant cette femme qui danse ainsi, je réalise à quel point ça doit être dur à supporter, un manque pareil, la prison. Qu’elle est belle, je voudrais la serrer dans mes bras, la réconforter, l’étreindre. Je la désire, même si ça me fait un peu honte.

Max est resté bienveillant. Il a l’impression de l’avoir déjà vue, ses yeux, sa bouche.
Elle ne supporte pas son insistance pour connaître son passé à elle, alors elle l’humilie.
Lui, il prétend avoir tué, elle ne le croit pas, alors il s’excuse d’avoir dit ça pour l’épater.
Elle le regarde dans les yeux et lui demande de dire :  « J’ai tué ». Il le dit.
Elle va s’asseoir pour le regarder de loin, et lui demande de continuer.
Alors Max raconte, puis la fait intervenir dans son jeu. La femme qu’elle joue, c’est son mari qu’il a tué ; elle a un fils de 17 ans, comme lui, qu’elle a abandonné. Ils sont devenus amants, et Max a tué son mari, un violent qui était prêt à la tuer, elle, lors d’une crise de jalousie. Il est relaxé, elle a dit au tribunal qu’il était son fils, qu’elle l’avait retrouvé, elle les a bien embobinés, il paraît même qu’elle leur a fourni des papiers…

A nouveau la « réalité » s’est évaporée, et j’aime ça.

Elle : « Et si c’était vraiment ton père que t’avais tué ? »
Lui : « Non. C’est pas possible, je l’aurais senti, tu comprends ! »

C’est bien Œdipe qui pointe le bout de son nez. Je ne l’avais pas vu venir…

Ils jouent réciproquement à « je t’aime, moi non plus », chacun s’assure auprès de l’autre qu’il le laisse indifférent…
Elle : « Est-ce que tu crois qu’on peut aimer quelqu’un sans le savoir ? »

J’en suis certain.
Lui : « Oui ».
Elle répète sa question, il la coupe, elle reprend : « Est-ce que tu crois qu’on peut aimer quelqu’un sans le savoir et qu’on peut lui faire du mal ? »

Alors ça, je l’ai vécu aussi, expérience difficile.
Lui : « Bien sûr ».
Elle : « Alors, plus on fait du mal à quelqu’un, plus on l’aime ? »

Là j’entrevois la raison pour laquelle elle a fait huit ans. C’est dur à encaisser.
Il la rassure : « C’est lui qui trinque parce que c’est le seul qu’on a sous la main. »
Il continue : « Est-ce que tu pourrais faire du mal à quelqu’un en sachant que tu l’aimes ? »

Voilà une vraie question pour moi, parce qu’il y a des moments où je me rends compte que je n’en suis pas loin, même si ça reste au niveau du langage.
Elle : « Bien sûr ».
Elle reprend : « Tu ne me diras jamais que tu m’aimes, même pour me faire du bien ? »
Lui : « Non , je ne te le dirai jamais, même pour te faire du mal ».

Au fond, qu’est-ce que l’amour ?

Dans le moment qui suit, au cœur de l’obscurité totale de la salle me revient en écho « la danse du manque ».

Quelques surprises plus tard vient la révélation (de qui sont ces deux personnages l’un pour l’autre) au détour d’une simple photo, et c’est un coup de théâtre pour moi.

La pièce prend maintenant la forme d’une tragédie grecque, avec une interrogation sur la notion de destin ; Max l’aborde explicitement, au cœur de l’épreuve terrible qu’il traverse alors et dont il ne peut trouver l’issue : « Mais qu’est-ce que c’est que cette chose, quelque part, au ciel ou en enfer, qui ricane de nous ? »

Max croyait avoir remonté sa chaîne jusqu’à son point d’attache…
Refouler son passé, une noirceur tapie dans un recoin de son être, est-ce compatible avec une vraie quête de liberté ?

Il veut en finir, mais en est incapable tellement il est brisé.
Elle le traîne et le jette à genoux, s’appuie sur lui : « Dieu ! Voici Max ! » Elle prend son foulard rouge et lui bande les yeux, lui maintient fermement un couteau sous la gorge.
Le rituel est prêt, un rite initiatique.

Au delà de la tragédie, l’être humain a-t-il la capacité de dépasser un « destin » prédéfini ?

C’est bien Tchen-Antigone, la rebelle aux lois des hommes, celle qui fait appel à la justice de Dieu. Elle devient pour moi l’incarnation de la liberté et d’une autre compassion, non pas passive (comme celle de Max plus tôt dans la pièce) mais active et sans concession.

Après ce moment de tension extrême, où j’ai le sentiment que tout peut arriver, vient la fin de la pièce qui m’emporte dans un grand tourbillon d’espoir.

Au delà de l’absurde, y aurait-il un sens ?

Max est accompagné par Tchen vers sa propre liberté – ne s’agit-il pas d’amour ? - et dans le noir il avance enfin vers sa propre lumière, de l’intérieur.

  Silvain  Charreton   

 

InvitÈs

Un barman se sert un verre de vin, le soir après la fermeture. Il tangue dangereusement, le corps se penche en arrière lorsqu'il fait trois pas. Fin saoul? C'est ce que j'imagine d'abord, avant de me rendre compte qu'il souffre d'un handicap. "C'est parce que vous êtes handicapé que vous êtes méchant" lui lance un peu plus tard la jeune femme débarquée brusquement dans son bar, sortie par suprise de sous une caisse de bois. Que cherche-t-elle? Elle est très agressive, Tchen, la jeune femme au nom d'orage (en chinois). Lorsque Max le barman montre un peu de compassion envers elle, après avoir envisagé de la mettre dehors, elle lui répond par des coups, puis lui demande de l'argent: "la compassion, ça se paye!"
Etrange face-à-face entre ces deux être brisés. Elle, devenue si dure après la prison, refuse le sentiment, l'amour, tout ce qui pourrait fissurer sa cuirasse de haine. Mais elle se fissure, quand même, et les larmes viennent lorsqu'est évoquée la mémoire de cet enfant disparu, probablement même pas né, avec qui elle communiquait (en morse avec une lampe de poche!) lorsqu'il était dans son ventre. "Maman aime bébé": Lorsque Max répète ces mots, plusieurs fois de suite, cherche-t-il à la consoler ou à la blesser davantage? Cette histoire de bébé me touche, forcément, moi qui suis père depuis l'été dernier, qui ai joué aussi à parler au bébé lorsqu'il était encore "dans le noir", et qui ressens comme absolument insupportable l'idée de sa disparition. Mais le reste, cet homme entre deux âges déjà usé, qui se croit "honnête" tout en étant conscient d'avoir raté sa vie, cette jeune femme à vif sans autre avenir que de foncer dans le mur... cela me touche moins, leurs histoires sont trop loin de moi, leur conception écorchée et maladive de l'amour aussi.
Je les regarde donc se débattre dans leur malheur, se rapprocher et se déchirer, jusqu'à l'irruption de l'antique tragédie dans cet univers qui en est si éloigné. La photo qui révèle enfin le lien qui les unit me rappelle un peu ce moment d'émotion inouï où le berger révèle à Oedipe son destin atroce. Je ressens des bribes de cette émotion-là, mais des bribes seulement car quelque chose dans cet ensemble fait obstacle à l'irruption réelle du tragique. Le destin, les dieux... Max les évoque à son tour, mais cela sonne faux dans sa bouche. Le ciel est vide, il n'y a dans toute cette histoire qu'une malchance incroyable, une suite de fâcheuses coïncidences. Je ressens donc comme un bizarre décalage, confirmé par une amorce de réconciliation finale à laquelle je ne peux participer.

  David  Lubek   

 

InvitÈs

Le sujet n'est pas nouveau, mais la pièce se passe dans un bistrot à l'heure de la fermeture. Il y a des bouteilles posées çà et là sur des caisses de bois brut, il y a aussi un canapé rouge sang comme le vin bu en cette soirée éprouvante. Une femme apparaît subitement, elle veut boire un café. Le serveur s'y oppose et la demoiselle en jupe courte avec son gros sac de voyageur réagit violemment, conteste ce refus, elle a quelque chose de rebelle, elle semble contenir au plus profond d'elle, un passé qui dérange. Elle est là, toute seule, perdue dans la nuit et la détresse du temps qui passe. Je recherche une fragilité en elle, quelque chose m'intrigue, tous les deux ont l'air si proches, j'imagine alors qu'ils se sont peut-être déjà connus...
Qui est-elle? D'où vient-elle? Elle pourrait être la fille de cet homme mais le serveur se pose aussi quelques questions, il tourne en rond sur la scène en se déplaçant comme un goéland sur le pont d'un bateau, il n'est pas maladroit mais handicapé à cause d'une poliomyélite, peut-être un signe du destin, et il cherche à comprendre l'humanité de cette jeune fille, il puise en elle, la douce lumière sensuelle, celle de toutes les femmes.
L'inquiétude prend racine dans cet espace obscur où l'alcool transpire, où les gens sont absents. Il n'y a que cet homme et cette demoiselle agressive qui se rencontrent dans le fracas de la nuit, l'homme débarrasse paisiblement les derniers verres, il range le comptoir, il souhaite vivement rentrer chez lui, il n'est pas question de faire des heures supplémentaires, il n'est pas là pour écouter qui que ce soit, encore moins cette femme dont il ignore le passé et les intentions.
Tchen, qu'elle s'appelle, elle sort de prison et va tout faire pour commettre un délit dans le but de gagner de l'argent. L'homme finira par lui servir un verre de vin qu'elle essaiera de payer avec de fausses pièces de 10 francs. Ils se parlent, se violentent, s'invectivent, se bousculent, se découvrent doucement et Tchen propose de vendre son corps pour une poignée de billets et quelques mots doux. Max, le serveur bon et gentil, se laisse piéger, en révélant son histoire, son vécu, son secret, sa trahison. J'ai l'impression qu'il y a quelque chose de commun chez eux.
Ces deux personnages jouent comme deux boxeurs sur le ring de la tragédie, il n'y a pas d'arbitre et le round s'éternise... Les corps se frappent pour avoir une réponse, les mots trichent avec les sentiments pour ne rien révéler de ce qu'il y a de plus horrible dans le secret de la passion et de l'amour, c'est à dire l'inceste et l'indicible dans une famille qui s'est déchirée comme l'orage et qui arrache la toile du ciel sous la colère des dieux.

  Yahia  Mesbah   

 

InvitÈs

Dans la pénombre, un homme à la jambe raide range des verres et des caisses, une jeune femme fait irruption, ils s'affrontent et je sens que leur violence vient de leurs blessures, je n'y vois aucune méchanceté, ils me sont sympathiques. Je me mets progressivement dans la peau de cet infirme, ma jambe est raide, mon accent auvergnat, comme lui j'ai plaisir à cette rencontre, cette fille mi-rebelle, mi-prostituée, je voudrais l'amadouer, sympathiser mais la noirceur est si forte. Le passé de cet homme resurgit, son triste destin, je voudrais qu'il soit enfin heureux, libéré mais il est peut-être victime d'une malédiction et puis cette fille cache un secret qui me fait peur : qui a-t-elle assassiné ?
Je crains le pire et j'y suis entraîné, le destin nous frappe encore et je le subis comme le garçon de café, c'est simple et horrible, j'ai l'impression d'avoir commis un inceste, j'accepte d'être anéanti, victime plus que coupable, perdu en tout cas. La fin de la pièce me touche moins, je suis encore accablé et, faute de temps d'adaptation, je ne peux adhérer à leur nouvel élan dont je ne sais s'il est heureux ou désespéré.

  Marc  Abel   

 

InvitÈs

Tchen la sauvage et Max le résigné, le barman invalide et soumis, se rencontrent sous mes yeux. Ils croient ne pas se connaître, ils se découvrent, s'affrontent et cette découverte me fait violence. Je vois Tchen en rouge, je vois Max en gris mais avec des yeux brillants, pleins de promesses. Tchen s'impose, elle veut rester dans le bar fermé au public à cette heure, Max refuse puis se laisse convaincre, intrigué je crois par cette fille agressive. Je me demande quelle souffrance cache la violence méchante de Tchen, quels ratages a vécu Max, joueur d'échecs solitaire.
Le bar est sombre, la robe rouge de Tchen m'éclabousse de sa fureur. Elle me fait penser à mon fils, incapable de contrôler cette violence qui jaillit au moindre problème, elle me fait mal. Je m'attends à un fait divers sans intérêt. Mais ces deux là me plaisent, ils m'ont prise dans leur filet, je n'ai plus envie de les lâcher, je suis envoûtée, je veux mieux les connaître, les comprendre, je me sens si proche d'eux. Leurs paroles s'entrechoquent, s'aggressent, se mélangent, le fil magique et douloureux de ces personnages m'enveloppe. Ils se volent, se menacent, se touchent. Ils se racontent des histoires, ils s'inventent une histoire commune. Puis leur histoire, la vraie, leur saute à la gueule, dure, tragique, qui porte la mort, qui me rappelle un peu ma vie pleine de trous. Je suis bouleversée. Il n'y a pas de faille dans cet univers, tout me parle et résonne en moi, j'y vis, j'y souffre et j'espère avec eux. Tchen chante, sensuelle, forte, indestructible, magnifique. Je lui trouve un visage d'enfant, elle est ma petite soeur de douleur.
C'est pourtant à la fin seulement, quand après être allés au bout de tout, ces deux là se retrouvent et rêvent enfin ensemble, dans une danse lente et harmonieuse, que je peux enfin pleurer. Alors le soleil se lève pour nous trois, Tchen, Max et moi, nous revenons de loin, nous sortons de la violence pour aller vers l'espoir, vers la vie. Ils ont construit une échappée vers le bonheur devant moi, avec moi, ils m'ont rendu la lumière. Ils m'ont donné tant de force et de beauté dans cette salle si sombre. Je sors heureuse, tout est possible alors.

  Brigitte  Quillet   

 

InvitÈs Dossier de Presse

InvitÈs

Les Personnages  :

Tchen
Ma Tchen est revenue  !
Mon Antigone à moi.
Tchen  ! ma petite Tchen  !
Ma révoltée  ! mon insoumise  ! fille des squats et des paradis perdus  ! en guerre contre les hommes et leur hypocrisie.
Parfois, je lui parlais  : que deviens-tu  ? où es-tu  ? qu'as-tu fait de ton enfant  ?
Et Tchen un jour est revenue. Dix années se sont écoulées Elle sort de prison  ; huit ans, crime de sang. Hors-la-loi. On n'en saura pas plus. Que reste-t-il de la femme-enfant  ? Je me penche vers elle  : où sont tes révoltes  ? ton rejet des hypocrisies et des conventions sociales  ? tu me regardes dans les yeux et je baisse la tête sous ton regard de braise. Tout est là, intact, brûlant. Je ne peux pas résister, c'est moi qui suis mis à nu. Tchen est la pierre de touche, sa soif de justice est inaltérable. Il y a des êtres…ce sont des incendies qui passent, ils vous jettent à bas de vous-même sans mépris et vous êtes couvert de cendres, à votre tour vous brûlez d'être restauré par un autre regard d'eux, un regard qui vous agrée tel qu'en vous-même.
Tchen vous tend la main et passe son chemin..


Max
Max c'est le barman  ; pas un patron, non, juste le garçon. Un type pas commode, ce Max, rude, taciturne. Quand il parle c'est rare mais alors il ne vous rate pas. C'est que Max n'a peur de rien. Il a vécu.
Il boîte comme un navire qui prend la vague. Sa cinquantaine bien sonnée lui a donné un regard au laser. Max, ce qu'il n'aime pas c'est les tricheurs. D'ailleurs il joue aux échecs tout seul dans les nuits de son bar. Il aime bien la nuit. Il ferme tard presque par plaisir  : son échiquier, un disque d'Agujeta , son idole, dont la voix griffe la nuit à vous déchirer le cœur, un copain qui passe, un paumé, un de ceux que la nuit laisse traîner comme une écume sur les trottoirs, tout ça suffit à son bonheur. Max, il ne fait pas dans le social, ce n'est pas son style, mais quand il tend la main il y a toujours quelque chose dedans. Ce type est comme un coffre-fort. Il faut en connaître la combinaison secrète pour qu'il s'ouvre mais lorsqu'il le fait on l'aime immédiatement parce qu'alors il donne sans compter.
Max semble si bon, si juste  ! Mais Max ne connaît pas encore sa Nuit.
Et c'est là que Tchen intervient. Voilà deux êtres brûlés par la vie, deux êtres de cendre, grillés, perdus. Dans le huis clos de ce bar, cette nuit-là, ce qu'ils vont découvrir d'eux, et qu'ils ignorent, va bouleverser leurs vies, les jeter l'un vers l'autre, les carboniser d'un amour incandescent… Mais chut  ! je ne puis parler maintenant  !



Ecriture d‘Antigone au nom d'orage

Au début, je voulais écrire tout simplement l'histoire de Tchen, ce personnage qui m'était apparu dans la rédaction d'ICI-BAS.
Peu à peu, en relisant les pages, j'eus la sensation d'un phénomène étrange  : un mythe très ancien me traversait et parlait à mon insu. Si Antigone revenait, me disais-je, elle serait cette enfant des cités, errant de squat en squat, une paria, une intouchable, elle serait seule avec ses colères et son refus d'abdiquer, seule face au pouvoir des hommes. Elle serait droite et fière, insoumise et indomptable. Elle serait Tchen  !  
Tchen n'était autre qu'Antigone. Tout ce que j'avais écrit allait dans ce sens et je fus frappé de voir quelles récurrences du mythe venaient en quelque sorte dicter mon écriture. Il fallait que je me laisse faire. Je n'ai pas cherché à me documenter davantage. A quoi bon  ? Ce qui venait dépassait l'érudition. Je devais me laisser aller, me laisser remplir par les images puissantes qui venaient d'elles-mêmes se présenter à moi. Etrange travail que la création  ! On croit posséder ce qui vous possède.

Dans cette quatrième pièce j'ai eu envie d'introduire pour la première fois le Fatum des auteurs classiques ou comment les dieux interviennent dans nos vies et y inscrivent à nos corps et nos cœurs défendant leurs volontés à nos yeux arbitraires, comment ce qui est inscrit dès le départ, et qui est nécessairement dramatique, se réalisera inéluctablement, et combien chaque acte pour s'en éloigner est un pas inévitable vers le sacrifice final, dénouement brutal des tragédies.
A notre époque si rationnelle et si technologique les dieux semblent n'avoir plus part à notre vie. Pourtant, ils reviennent  ! d'autant plus implacables que leurs pouvoirs ont été contestés et méprisés. Et ils se vengent, d'autant plus qu'ils ont été ignorés. Simplement nous ne savons plus à quoi ils ressemblent, nous ne reconnaissons plus leurs visages.

J'ai voulu ainsi des personnages simples de notre temps, car notre époque a tant de cruautés qu'elle peut susciter des êtres tragiques. Le chômage, l'exclusion, les familles déchirées, le S.I.D.A., jettent dans les rues, les hôpitaux, les prisons et les prétoires, des êtres brûlés en prise directe avec le Destin..
Ainsi Tchen est-elle une moderne Antigone et Max un nouvel et tragique Œdipe.

Jean Peysson



L'écriture de la pièce est résolument réaliste et pourrait tout à fait se donner comme telle sur scène  : un homme, une femme, dans le huis clos d'un bar, une nuit. Les personnages font partie de notre monde, rien ne les distingue de nous dans leurs préoccupations. C'est cela justement qui m'a intéressé. Puisque le mythe d'Œdipe a dirigé mon écriture de façon si anonyme, s'y est inséré au point d'en être effacé, la mise en scène devait faire affleurer ce mythe à la surface, comme un récif tantôt immergé, tantôt dressé, menaçant, sur la route des personnages, les appelant de toute sa force pour qu'ils viennent s'y fracasser. Des cordes grossières évoquant un lieu de combat, un ring ou une arène, cernent les deux protagonistes.
Ce qui va se jouer là possède sa musique secrète. Les objets sont rares  : le gros sac de Tchen, le couteau qui traîne, les verres et la bouteille, le jeu d'échec, l'argent, tout est posé en vrac, à vue, dès le début. Tout cela pourrait être les outils du sacrifice posés sur un autel. La robe rouge de Tchen et ses grossiers vêtements d'homme jetés par dessus, ainsi que le noir et le blanc du costume de garçon de bar de Max, parlent tout autant du milieu d'où viennent les personnages que de leur dimension tragique cachée. La musique, ce flamenco écouté par Max quand il est seul dans son bar, vient ponctuer le déroulement de la rencontre et appelle le spectateur vers une contemplation tragique des événements qu'il a sous les yeux, mais d'une façon simple et populaire, brutale et instinctive. La scène est une arène où le mythe se régénère dans un nouveau sang et se répète pour la millionième fois. Avant de ressurgir ailleurs, dans d'autres corps, en d'autres temps.
La gageure était de glisser imperceptiblement du réalisme à la tragédie.

 

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