Tchen, « orage » en chinois, vient de sortir de prison. Elle atterrit dans un bar avec son gros sac, au moment où Max est en train de fermer, clopin-clopant. Leur tête-à-tête violent est prolongé par un orage, Max a bon cœur au fond. Un morceau de flamenco, Tchen commence une réussite, Max une partie d’échecs. Elle se met à danser, lui, ça l’amuse, alors il lui propose de venir jouer, si elle connaît.
Comment fait-il pour jouer à la fois les blancs et les noirs ? Elle sait bien, elle, qu’on ne peut pas être les deux à la fois !
Il voit où elle veut en venir, mais lui sait ce qu’il a fait et ce qu’il n’a pas fait, il y a une limite, d’un côté le blanc, de l’autre le noir…
Il a été marin, mais, même à bourlinguer, il sentait toujours le collier autour de son cou, alors il a remonté sa chaîne jusqu’à son point d’attache, il s’est retrouvé ici. Et elle, c’était dur ? Oui, elle a fait huit ans.
Elle lui propose de faire comme s’ils se connaissaient depuis longtemps, et qu’elle le retrouve à sa sortie de prison, elle insiste.
Alors ils jouent les retrouvailles, avec des détails quotidiens qu’ils s’inventent au fur et à mesure, jusqu’au moment où Max commet une maladresse qui braque Tchen.
Surpris par sa réaction, je réalise que ce qui n’était qu’un jeu au départ est devenu réel…réel ?
Elle s’éloigne, se pose sur une chaise, craque en silence.
Lui, au bout d’un moment, immobile : « On recommence ? C’était bien ».
Pas de réponse. Il s’approche d’elle avec douceur, il va presque la toucher quand elle bondit, furieuse : « Lâchez-moi ! Qu’est-ce-que vous croyez, que vous allez pouvoir me sauter à l’œil ? Je les connais, moi, vos pensées : femme en larmes, pose les armes »
Lui : « Je la connaissais pas, celle-là »
Elle : « Foutez-moi la paix »
Lui : « C’était juste un geste de compassion »
Elle : « Ah ouais, ben ça se paie, la compassion ! »
Lui : « Combien ? »
Elle : « Cent ».
Sans même répondre, il repart vers le comptoir.
Elle : « Cinquante », puis : « Allez, dix ».
Il lui tend une pièce, elle la prend, se fige dans un mauvais sourire, bien droite, le regard dur.
Il approche sa main, elle cogne dedans : « Dix de plus ».
Il recommence, elle aussi : « Encore dix ».
Il tend les deux bras, tout doucement, elle prévient : « Je vais crier ! », puis s’éloigne.
Elle se retourne soudain et se jette sur lui, lui tape dessus de toutes ses forces, il est tombé à terre, elle s’acharne, elle hurle, le frappe encore puis s’effondre sur lui, épuisée, en larmes.
Lui, sans bouger, il la regarde, avec toute sa compassion.
Et moi, bouleversé, sur mon siège, je fonds tranquillement.
Elle lui prend tendrement la main, puis tout à coup la mord sauvagement : « La compassion, ça rapporte ! ».
Il la regarde encore, en silence, retourne vers le comptoir et la musique démarre.
Elle se met à danser, éperdue, seule dans le bar, en chantant sur le morceau d’Arno, elle doit bien le connaître, c’est la danse du manque, qu’elle vit jusqu’au bout de son corps, avec tout son désespoir.
Le manque d’amour, bien sûr. Devant cette femme qui danse ainsi, je réalise à quel point ça doit être dur à supporter, un manque pareil, la prison. Qu’elle est belle, je voudrais la serrer dans mes bras, la réconforter, l’étreindre. Je la désire, même si ça me fait un peu honte.
Max est resté bienveillant. Il a l’impression de l’avoir déjà vue, ses yeux, sa bouche.
Elle ne supporte pas son insistance pour connaître son passé à elle, alors elle l’humilie.
Lui, il prétend avoir tué, elle ne le croit pas, alors il s’excuse d’avoir dit ça pour l’épater.
Elle le regarde dans les yeux et lui demande de dire : « J’ai tué ». Il le dit.
Elle va s’asseoir pour le regarder de loin, et lui demande de continuer.
Alors Max raconte, puis la fait intervenir dans son jeu. La femme qu’elle joue, c’est son mari qu’il a tué ; elle a un fils de 17 ans, comme lui, qu’elle a abandonné. Ils sont devenus amants, et Max a tué son mari, un violent qui était prêt à la tuer, elle, lors d’une crise de jalousie. Il est relaxé, elle a dit au tribunal qu’il était son fils, qu’elle l’avait retrouvé, elle les a bien embobinés, il paraît même qu’elle leur a fourni des papiers…
A nouveau la « réalité » s’est évaporée, et j’aime ça.
Elle : « Et si c’était vraiment ton père que t’avais tué ? »
Lui : « Non. C’est pas possible, je l’aurais senti, tu comprends ! »
C’est bien Œdipe qui pointe le bout de son nez. Je ne l’avais pas vu venir…
Ils jouent réciproquement à « je t’aime, moi non plus », chacun s’assure auprès de l’autre qu’il le laisse indifférent…
Elle : « Est-ce que tu crois qu’on peut aimer quelqu’un sans le savoir ? »
J’en suis certain.
Lui : « Oui ».
Elle répète sa question, il la coupe, elle reprend : « Est-ce que tu crois qu’on peut aimer quelqu’un sans le savoir et qu’on peut lui faire du mal ? »
Alors ça, je l’ai vécu aussi, expérience difficile.
Lui : « Bien sûr ».
Elle : « Alors, plus on fait du mal à quelqu’un, plus on l’aime ? »
Là j’entrevois la raison pour laquelle elle a fait huit ans. C’est dur à encaisser.
Il la rassure : « C’est lui qui trinque parce que c’est le seul qu’on a sous la main. »
Il continue : « Est-ce que tu pourrais faire du mal à quelqu’un en sachant que tu l’aimes ? »
Voilà une vraie question pour moi, parce qu’il y a des moments où je me rends compte que je n’en suis pas loin, même si ça reste au niveau du langage.
Elle : « Bien sûr ».
Elle reprend : « Tu ne me diras jamais que tu m’aimes, même pour me faire du bien ? »
Lui : « Non , je ne te le dirai jamais, même pour te faire du mal ».
Au fond, qu’est-ce que l’amour ?
Dans le moment qui suit, au cœur de l’obscurité totale de la salle me revient en écho « la danse du manque ».
Quelques surprises plus tard vient la révélation (de qui sont ces deux personnages l’un pour l’autre) au détour d’une simple photo, et c’est un coup de théâtre pour moi.
La pièce prend maintenant la forme d’une tragédie grecque, avec une interrogation sur la notion de destin ; Max l’aborde explicitement, au cœur de l’épreuve terrible qu’il traverse alors et dont il ne peut trouver l’issue : « Mais qu’est-ce que c’est que cette chose, quelque part, au ciel ou en enfer, qui ricane de nous ? »
Max croyait avoir remonté sa chaîne jusqu’à son point d’attache…
Refouler son passé, une noirceur tapie dans un recoin de son être, est-ce compatible avec une vraie quête de liberté ?
Il veut en finir, mais en est incapable tellement il est brisé.
Elle le traîne et le jette à genoux, s’appuie sur lui : « Dieu ! Voici Max ! » Elle prend son foulard rouge et lui bande les yeux, lui maintient fermement un couteau sous la gorge.
Le rituel est prêt, un rite initiatique.
Au delà de la tragédie, l’être humain a-t-il la capacité de dépasser un « destin » prédéfini ?
C’est bien Tchen-Antigone, la rebelle aux lois des hommes, celle qui fait appel à la justice de Dieu. Elle devient pour moi l’incarnation de la liberté et d’une autre compassion, non pas passive (comme celle de Max plus tôt dans la pièce) mais active et sans concession.
Après ce moment de tension extrême, où j’ai le sentiment que tout peut arriver, vient la fin de la pièce qui m’emporte dans un grand tourbillon d’espoir.
Au delà de l’absurde, y aurait-il un sens ?
Max est accompagné par Tchen vers sa propre liberté – ne s’agit-il pas d’amour ? - et dans le noir il avance enfin vers sa propre lumière, de l’intérieur.