Accueil - Qui sommes nous ? - Les spectacles à l'affiche - S'inscrire - Espace inscrits - Regards vers l'extérieur
Passion Théâtre sur Internet      Fiche Spectacle
InvitÈs Témoignage des invités Artistes Réponse des artistes
Professionnels Critique des professionnels   Dossier de presse Dossier de presse

Chantier Musil
à partir de la lecture de L'Homme sans qualités
Robert MUSIL

 

Genre :

  Théâtre
Mise en scène :  François VERRET
   Compagnie François Verret
Avec : Mathurin Bolze, Yves-Noël Genod, François Verret, Laure Thiéry, Irma Omerzo, Christian Dubet, Vincent Fortemps
Décor : Claudine Brahem, Zouzou Leyens
Musique : Fred Frith, Jean-Pierre Drouet
Lumière : Christian Dubet
Espace sonore : Alain Mahé ; Graphisme : Vincent Fortemps ; Plasticien : Jocelyn Cottencin
Durée :  1 heure(s) et 0 minute(s)

Planning :
 

Cour du Lycée Saint-Joseph
  Avignon
Tel: 0490141414
  du 18/07/2003 au 26/07/2003 à 22:00
   
Cour du Lycée Saint-Joseph ( Avignon )   du 16/07/2002 au 24/07/2002
TNS Théâtre National de Strasbourg ( Strasbourg )   du 05/05/2004 au 12/05/2004



"L'Homme sans qualités,de Musil,nourrit le travail que vous menez et qui s 'intitule Chantier Musil. Que vous inspire son livre  ?

Musil invente, à travers l'écriture, la mise en exercice du principe d'incertitude quant à la perception du réel de ce monde dans lequel nous vivons. Ulrich, « l'homme sans qualités », se déplace sans arrêt. Son regard ne cesse de bouger pour voir toujours plus précisément ce qui est à voir. On a deux possibilités  : soit on se recule assez pour avoir la distance, mais alors, on perd les détails, soit on se rapproche mais c'est au détriment d'une vue globale, d'ensemble. Ce mouvement perpétuel du regard qui approche le réel de différentes manières, c'est l'écriture de Musil, une écriture en mouvement, fragmentaire, qui évolue de chapitre en chapitre.
Il y a finalement des milliers de manières d'appréhender le réel. D'autant que la même personne est traversée de plusieurs postures de regards. Chez Musil, il n'y a plus de « je » en tant que sujet conscient, mais un flux de sensations qui constitue le «je»."

(extrait d'un entretien avec François Verret, suite dans le dossier de presse)

InvitÈs Dossier de Presse

InvitÈs

FRANCOIS VERRET, le metteur en scène

Depuis 1980, François Verret a créé une vingtaine de spectacles.Il collabore régulièrement avec des scénographes, plasticiens,acteurs,danseurs,musiciens,créateurs de lumières,artistes de cirque...Il a également créé des pièces pour le Groupe de recherche chorégraphique de l 'Opéra,le CNDC d 'Angers,les Ballets Cullberg et l 'Ecole nationale du Cirque.
De 1993 à 2000, il fonde et dirige les Laboratoires d 'Aubervilliers où naissent ses spectacles.
Il a créé à Rennes Kaspar Konzert (“Mettre en Scène 1998 ”)Bartleby (“Mettre en Scène 2000 ”),L 'Acoustique du vide (“Mettre en Scène 2001 ”).
François Verret a déjà présenté au Festival d 'Avignon au Cloître du Cimetière de la Chartreuse en 1983 ð :In illo tempore.


ENTRETIEN AVEC FRANCOIS VERRET, par Joëlle Gayot

Quel espace adopter pour ce Chantier  ?

Nous sommes dans l'espace du récit, dans un pays, la Cacanie, à Vienne capitale de l'empire. En fait le nom de la ville importe peu, nous sommes dans la ville générique (celle dont parle Rem Koolhaas quand il évoque le monde-ville d'aujourd'hui). Une ville peuplée de gens de toutes sortes, « hommes et femmes de qualités » qui ont des métiers, des statuts, des identités, des certitudes. Ils parcourent l'espace de long en large et le remplissent d'actions à travers une sorte d'activisme effréné qui essaie de masquer le vide qui les constitue et dans lequel ils vivent.
Et puis il y a des hommes et des femmes qui mettent en doute ce mode d'être au réel, notamment Ulrich, « l'homme sans qualités », mais aussi Moosbrugger, l'assassin ou Clarisse qui devient folle. Musil nous fait vivre le parcours d'Ulrich, indissociable du contexte (paysage-environnement) dans lequel il vit. Ce parcours est lié à une pensée critique  : quand l'époque gaspille l'esprit dont elle dispose dans une gigantesque dépense d'énergie nerveuse, trop pressée d'ajouter des événements à des événements, Ulrich se sent assailli par la nostalgie du repos, par le besoin de « sauter du train » et de faire l'expérience d'un autre état, étranger au mouvement et à l'action  : « Un beau jour, en tempête, un besoin vous envahit  : descendre  ! sauter du train  ! Nostalgie d'être arrêté, de ne pas se développer, de rester immobile ou de revenir au point qui précédait le mauvais embranchement ».
Cet espace du récit est mis en question par Musil qui interroge sans cesse le réel à travers un ordonnancement de l'écriture dans le temps  ; cela le conduit à faire un pas après l'autre, pour offrir successivement différents points de vue. Ainsi, l'espace qui s'offre au regard est révélé de différentes manières au fil du temps. Une chronologie de séquences révèle la complexité d'un monde sans cesse interrogé. C'est une suite d'écritures fragmentaires, de visions, de tableaux. Il faut qu'il y ait le temps, que s'installe une durée pour que la mobilité du mouvement qui interroge le réel opère chez le spectateur. Et chaque vision est un
fragment d'un tout lui-même insaisissable.
On n'offre de ce tout qu'une suite empirique de points de vue, tous relatifs. On donne à voir un mouvement perpétuellement inachevé d'exploration du réel. Il faut essayer de révéler le réel mais en remettant sans cesse à l'ouvrage le point de vue qui l'appréhende.

Ce réel reste,au fond,à jamais insaisissable  ?

A travers une posture d'essai perpétuel, je tente de découvrir la forme apte à rendre compte d'une expérience du réel. Par réel, j'entends le réel qui advient, c'est à dire celui qu'on éprouve à chaque instant, là où on vit, celui qu'on croit connaître mais aussi celui qu'on imagine. Le réel qu'on imagine ouvre, chez Musil, le champ du possible. On peut le formuler par cette phrase  : « c'est comme ça, mais ça pourrait être autrement. »

Il n 'y a donc jamais rien de figé,rien d 'arrêté,et finalement,plus on avance dans l 'exploration,plus cette tentative de captation du réel le fait se dérober  ?

D'une certaine manière, oui, puisque le réel n'est pas stable et que nos perceptions sont mobiles. La posture de l'homme sans qualité, c'est une posture de l'être cherchant, à chaque instant, ce que Musil appelle une manière de vivre pleinement. C'est à dire se tenir au plus près d'une vérité relative de chaque sensation et chaque mouvement de pensées, qui ne sont jamais figés et définitifs au nom d'une morale quelconque, d'un principe ou d'une conviction. C'est, sans cesse, l'expérience d'advenir au monde, là, à l'instant, avec un imprévisible, l'aléa de où en est la pensée, le sentiment, l'affect. Il faut s'en remettre à l'expérience sensible du réel qui advient, sans avoir comme préoccupation d'asseoir un point de vue stable, d'avoir la certitude et de l'établir comme telle, d'avoir un jugement. A l'inverse, il faut être dans l'expérience de l'interrogation. On est dans une rêverie, un mouvement de pensée, on se rend disponible à une logique associative. Il s'agit donc d'une perpétuelle mise au point optique. C'est le regard, mais ça peut être l'ouie. Tous les sens sont remis en exercice, sans préjugés.

Ca demande une certaine capacité d 'abandon  ?

Ca demande de la détente, au sens de désintéressement, qui n'est pas non plus l'indifférence. Plutôt une sorte de mise à distance de ce qu'est ce monde dans lequel on vit et ses déterminations. Au fond tout ça nous concerne mais pas plus que ça. Notre devenir n'est pas soumis à celui de l'époque. Mais il est effectivement à penser dans un contexte. Donc, on peut radiographier ce contexte, le décrypter et à partir de là s'invente une manière d'en faire partie et de s'en éloigner voire même d'ouvrir un champ d'expérience sensible ailleurs, en dehors du réel. On peut traverser ce réel dans une absence à ce qui le constitue. Cette absence est celle du rire, par exemple.
C'est une distance critique qui s'invente, elle n'est jamais figée, et elle n'a rien à voir avec le cynisme ou le pessimisme. Cette distance a une dimension d'ironie douce, féroce, grinçante ou mordante, avec des intensités variables au fil du temps. Musil s'attache à révéler aux êtres qu'ils pourraient vivre autrement. Les configurations que nous traversons, les attitudes morales que nous adoptons sont infiniment relatives et risibles. Risibles, parce qu'il y a quelque chose de terrible dans le fait de vivre sérieusement, comme s'il y avait un principe de certitude qui régissait notre mode d'être au monde. Musil radiographie, avec une formidable distance critique, le monde dans lequel il vit. Cela lui a permis de révéler la seule situation tenable qui soit  : faire partie du monde tout en n'en faisant pas partie. Musil est ailleurs, à travers le processus d'écriture.

C 'est une forme d 'exercice de la liberté et de la responsabilité puisqu 'il s 'agit de dessaisir l 'homme de tout repère, et pour cet homme, d 'être, ou non, d 'accord avec cette attitude  ?

La responsabilité serait d'être inlassablement au plus près de ses mouvements intérieurs de désir et de pensée, au plus près de ces logiques inconnues des dynamiques de pensées qui nous traversent et nous peuplent. La responsabilité serait d'essayer de ré-identifier continuellement qu'est-ce que vivre pleinement. C'est sûrement être en adéquation avec un soi-même qui lui-même n'est pas stable. C'est la responsabilité d'un être seul avec lui-même. Ca n'a rien à voir avec l'acception sociale qu'on lui donne aujourd'hui.

La solitude est finalement ce qui émerge de cette façon d 'être au monde.Mais cette solitude est insupportable puisqu 'il n 'y a plus aucun point d 'ancrage  ?

On fait certes l'expérience d'une solitude irréductible. Est-ce insupportable  ? Cette question reste entière. Par réserve ou par pudeur, Musil ne statue pas là dessus. Il ne juge pas si la solitude est tragique, comique, légère, épuisante, éprouvante. Là aussi, c'est relatif. Il suffit de se déplacer pour que ce qui paraît insupportable devienne supportable. C'est une question de point de vue. Musil n'est pas dans la nécessité d'un jugement ni dans l'exercice d'une misanthropie. Il n'est ni pessimiste, ni optimiste, mais lucide. Il se demande comment se constitue un point de vue. Comment un point de vue est inévitablement relatif et comment la bêtise nous traverse tous, personne n'en fait l'économie, cette bêtise est sans doute à l'endroit où on essaie de figer une manière de voir, de vivre, une posture de l'esprit, à l'endroit où on est dans l'énonciation d'une certitude sans se laisser libre de ressentir, à chaque instant, d'une manière non répertoriée.

Ce mouvement dont vous parlez,ce questionnement perpétuel, cette mobilité, c'est la vie  ?

C'est la vie de l'esprit. Qu'est-ce que c'est au fond que cet espace  ? Existe-t-il  ? Et qu'est-ce que la vie de l'esprit  ? Comment, sous quelle forme, dans quelle circonstance advient-elle  ? Vivre, c'est remettre en mouvement des « choses » de cet ordre là.

Ne faut-il,pour être cohérent avec le propos de Musil,rester debout pour assister à votre spectacle, c 'est à dire être prêt au mouvement  ?

On peut être moteur où qu'on se trouve, même si on est assis. Le mouvement d'interrogation du réel est infini. Nos paysages mentaux ne sont jamais stables, jamais achevés. On ne peut pas rattraper la vitesse d'une pensée. On peut juste essayer d'inventer une écriture qui soit au plus près de la mobilité de nos pensées ou de nos perceptions, une écriture qui tente de rattraper la vitesse de nos images mentales, qui sont elles-mêmes un flux. Certes, le fait d'être debout et mobile, d'être libre d'errer, de se promener, d'appréhender, en se déplaçant, le réel dans lequel on vit, ouvre une immensité de perspectives de perceptions. Cette multiplicité est vertigineuse. Mais elle existe tout autant si on est assis. On peut alors voir un détail de ce qu'on a devant soi. Ou se mettre à distance, s'absenter de ce qu'on nous offre à voir, penser, rêver, etc…. Tout dépend d'une infinité de paramètres que chacun est libre de déterminer.

Comment procédez-vous avec le texte de Musil  ?Sera-t-il injecté durant le spectacle,de temps à autre  ?

Plusieurs voix essaient de révéler, à travers des mots, l'époque qu'on traverse. Il y a de grandes analogies d'époque à époque, entre celle qui a fait naître la fiction romanesque écrite par Musil et celle que nous vivons. La posture de Musil est très contemporaine. Pourquoi et comment expliquer ça  ? Ma préoccupation n'est pas de rationaliser. J'en ai une intuition, forte, tenace et j'essaie de vérifier, à l'occasion, si elle est fondée. Mais qu'est-ce qui fonde ce sentiment qui me pousse à dire qu'il s'agit toujours de la même histoire. De quoi est fait le réel  ? Musil essaie de peindre ou dépeindre ce qui fonde une telle perception. Pour ce faire, il invente une fiction qui renvoie au réel, le sien, mais qui a à voir avec le nôtre. Il y a donc des voix multiples, celle de Musil, d'Ulrich, l'homme sans qualité, celles des hommes et femmes de qualité, des voix qui révèlent la teneur du réel qui est la marque d'une époque. Plusieurs acteurs véhiculent une part de ce réel à travers les mots qui ne sont pas moins aptes à en révéler la teneur que des gestes ou des images. Notre travail est certes lié à un mouvement d'écriture d'une langue, avec des mots mais il ne s'y réduit pas. En effet le plateau n'est pas soumis à l'ordre des mots. Il est le lieu où s'invente une langue apte à rendre compte d'une vision que l'on a de l'époque où on vit. Qu'est ce qui différencie l'époque de Musil de la nôtre ? C'est une des questions qui nous traverse dans le processus de recherche. Les analogies sont profondes entre l'époque décrite par Musil et la nôtre. C'est étonnant, son écriture n'a aucune dimension anachronique. Ca aurait pu être écrit aujourd'hui. Pourquoi  ? Qu'est-ce qui s'est passé entre-temps ? L'histoire bégaie-t-elle, et jusqu'à quel point  ? C'est vertigineux et troublant.

 

Accueil - Qui sommes nous ? - Les spectacles à l'affiche - S'inscrire - Espace inscrits - Regards vers l'extérieur